Portrait d’Omar Mouldouira, réalisateur et scénariste

Rencontre avec Omar Mouldouira, réalisateur et scénariste, ancien élève du département Son de la Fémis. Omar fait partie de cette génération de professionnels qui a connu la table de montage 16 mm comme les dernières révolutions de l’IA sur DaVinci Resolve.

Aujourd’hui formateur expert, il transmet aux stagiaires bien plus que la maîtrise d’un logiciel : une vision globale de la fabrication d’une œuvre, forgée par de nombreuses expériences de réalisation. Rencontre avec un pédagogue qui place l’artisanat au cœur de son métier.

 

De l’informatique au 7e art

Comment as-tu mis un premier pied dans l’audiovisuel avant d’intégrer le département Son de la Fémis ?

Omar Mouldouira : C’est venu un peu par hasard. Après le bac, je me suis lancé dans un DUT en informatique industrielle, parce qu’on disait à l’époque que c’était un métier d’avenir. Dès le premier jour, j’ai compris que ce n’était pas pour moi : le programme était très technique, entre l’électronique fondamentale et la programmation pure.

Pour compenser ces cours qui ne me passionnaient pas, je me suis investi dans le ciné-club de l’école. C’est là que tout a commencé. J’ai toujours été cinéphile, mais là, je passais à la pratique. On tournait des courts-métrages sur bandes magnétiques et on montait sur des bancs « cut ». C’est vraiment pendant ces deux années que la graine de la réalisation a germé.

Avant ce déclic en DUT, sentais-tu déjà une prédisposition pour les métiers du cinéma ?

Omar : Pas du tout. Enfant, j’étais un grand consommateur de films à la télé, mais le cinéma est arrivé plus tard, à l’adolescence, quand j’étais interne à Casablanca. En face du lycée, il y avait une salle qui proposait des doubles programmes : du karaté hongkongais suivi d’un film indien ou américain. Je me suis forgé une culture comme ça, sans jamais avoir le moindre rêve de devenir un jour réalisateur.

C’est donc dans cette manipulation de la matière que tu as eu une révélation ?

Omar : Exactement. J’ai découvert qu’on pouvait filmer des plans séparés, faire des champs-contrechamps, puis assembler le tout pour raconter une histoire. Pour moi, c’était une révélation  (nous sommes en 1991 bien avant l’ère du numérique et de la démocratisation du montage) : je pensais que le cinéma se filmait en temps réel, comme à la télé ! En pratiquant le montage, j’ai compris qu’on pouvait « trafiquer » le temps, réduire ou ajouter une phrase après coup. À l’époque, c’était très rudimentaire, on faisait du « banc cut » sur deux magnétoscopes VHS, sans points d’entrée ou de sortie précis. C’est vraiment là, dans cette manipulation de la matière, en effet, que la graine a fini de germer.

Est-ce de là qu’est née l’idée de présenter le concours de la Fémis ?

Omar : Pas immédiatement. Je suis d’abord retourné au Maroc pour travailler dans l’informatique, mais l’idée de passer les cinquante prochaines années derrière un écran ne m’enchantait pas du tout. En 1993, je suis tombé sur les conditions du concours de la Fémis. C’était un marathon de six mois, ultra-sélectif, du genre 3 000 candidats et 30 retenus.

Le Centre Cinématographique Marocain était prêt à me soutenir, mais à une condition : « On a trop de réalisateurs, il nous faut des ingénieurs du son. » À l’époque, je ne savais même pas ce qu’était un Nagra ! J’ai réfléchi et je me suis dit qu’il valait mieux entrer par la « petite porte » du son pour commencer à travailler dans le cinéma.

 

La persévérance

Tu as réussi le concours du premier coup ?

Omar : Non, j’ai échoué la première fois. Mais j’ai reçu une lettre de Jean-Jacques Beineix, alors président de l’école, qui m’encourageait vivement à ne rien lâcher. Ça m’a boosté. Pendant un an, je me suis préparé à fond. J’ai enchaîné les stages sur le terrain (perchman, preneur de son) pour maîtriser les rudiments techniques, et j’ai passé mes journées à l’Institut Français de Casablanca pour parfaire ma culture cinématographique.

C’est là que j’ai découvert « La lune dans le caniveau », les films de Godard, … Donc pendant un an, je n’ai fait que préparer la Fémis, et ça a marché. Mais au fond de moi, je savais que c’était la réalisation qui m’intéressait. Tôt ou tard.

La première année à la Fémis est généraliste. Est-ce que toucher à tous les métiers a été une révélation pour toi ?

Omar : Absolument ! Cette première année est extraordinaire : on touche à tout, de scripte à l’électro en passant par la machinerie. On a même réalisé un film en 16 mm. Je me suis éclaté.

Par la suite, pendant les 3 autres années de spécialisation en son, j’aimais tellement toutes les autres matières que je m’incrustais parfois en cours de mise en scène ou de sensitométrie avec les chefs opérateurs. Si j’avais pu, j’aurais suivi les sept départements à la fois !

Comment ton bagage technique en informatique a-t-il fini par servir ton parcours dans le son ?

Omar : Ce bagage m’a « sauvé » durant mes trois années de spécialisation en son, qui étaient très pointues techniquement. Mes deux années d’IUT et ma formation à la Fémis se sont nourries mutuellement. Encore aujourd’hui, dans mon métier de formateur, c’est un atout majeur. L’audiovisuel a évolué de manière exponentielle. Tout est devenu très informatique, très « geek ». Grâce à ce socle, je ne suis jamais perdu. Qu’il s’agisse de comprendre un nouveau logiciel ou un workflow, ce passé me permet d’enseigner de manière globale comment fabriquer une œuvre avec les outils d’aujourd’hui.

Ton diplôme en poche, as-tu tout de suite cherché à retrouver la réalisation ?

Omar : Dès mon film de fin d’études ! J’étais censé sonoriser un film muet, ou faire des photos et les sonoriser un peu à la manière de « La Jetée » de Chris Marker. Et moi je leur disais « je n’ai pas fait quatre ans de Fémis pour sonoriser un film muet. Ce n’est pas ça que vous nous avez appris. Ce que vous nous avez appris, c’est que le son est un langage à part entière. C’est au moins 50% du langage cinématographique ». J’ai tenu bon, j’ai obtenu gain de cause et j’ai réalisé un court-métrage en 16 mm où le son était pensé dès l’écriture. Apparemment, cela a même créé une jurisprudence à la Fémis pour les élèves techniciens ! Donc je suis revenu à la réalisation finalement dès la fin du cursus.

Comment as-tu commencé à travailler ?

Omar : Après la Fémis, j’aurais pu rentrer au Maroc et faire une carrière d’ingénieur du son au service du Centre cinématographique marocain. Je me disais, si je rentre au Maroc, je suis sûr d’avoir un travail. Et d’un autre côté, si je reste en France, peut être que je peux devenir réalisateur, mais je vais être confronté au hasard des rencontres, à la précarité, etc. Donc c’était vraiment un choix cornélien et je me suis dit « je préfère le choix de la non facilité, rester ici, essayer de faire mes preuves ».

J’ai travaillé comme ingénieur du son et assistant caméra sur des reportages pour Arte ou National Geographic. C’était une école formidable : en observant les cadreurs, j’apprenais l’éclairage et la composition. Ce bagage visuel, ajouté au son, m’a donné une base solide le jour où j’ai réalisé mes propres films.

 

La quête de légitimité

C’est aussi à cette période que tu t’es formé à la dramaturgie pour développer l’écriture de scénario ?

Omar : Oui, j’ai voulu sortir du « complexe de l’imposteur ». Je me suis auto-formé en suivant les masterclass des plus grands théoriciens : Robert McKee, Yves Lavandier, puis John Truby. J’ai ensuite eu la chance d’intégrer l’atelier d’écriture Équinoxe avec des mentors comme Paul Haggis ou Luc Béraud.

Enfin, devenir lecteur pour l’Avance sur Recettes du CNC a été très formateur. Analyser des dizaines de scénarios, rédiger des fiches critiques et défendre des projets en commission, c’est l’exercice ultime pour comprendre ce qui fonctionne ou pas dans un récit. Cela forge l’argumentaire et, surtout, le regard.

 

La formation comme ancrage et transmission

Comment as-tu équilibré tes activités de lecteur pour le CNC, tes propres films et le besoin de gagner ta vie ?

Omar : Ce n’était pas toujours serein. Être lecteur au CNC est passionnant pour la culture et la curiosité, mais c’est très peu payé par rapport au travail fourni. Ce qui m’a apporté un équilibre financier et m’a permis de poursuivre mes projets d’écriture au long cours, c’est la formation. J’ai commencé en 2004 à l’EICAR, puis à l’ESAV Marrakech, notamment, avant d’intervenir aux Lapins Bleus (Aski-da Formation).

Et c’est en ayant ce rendez-vous trimestriel ou mensuel avec des missions d’une semaine, deux semaines, trois semaines, dans la formation, que j’ai réussi à être plus serein pour pouvoir poursuivre l’écriture qui elle, se fait forcément au long cours.

Quelle a été ta première approche de la formation ?

Omar : J’ai commencé par des formations longues et diplômantes, où l’on accompagnait les stagiaires pendant six mois sur tout le cycle de création. C’était une approche très globale : on écrivait une fiction qu’on montait sur Avid, puis on réalisait un documentaire (de l’enquête à la prise de son) qui nous servait de prétexte pour apprendre Final Cut X. Pour moi, le film a toujours été le moteur, et le logiciel, l’outil nécessaire pour le faire exister.

Comment as-tu commencé à collaborer avec Aski-da Formation ? 

Omar : C’est venu naturellement il y a quelques années. Au départ, j’ai été sollicité pour une semaine de montage sur DaVinci. Comme je maîtrise l’étalonnage, les effets spéciaux sur Fusion et que j’ai ce bagage d’ingénieur du son, j’étais un formateur pertinent pour la formation de post-production complète sur DaVinci. Aujourd’hui, j’enseigne comment embrasser les quatre spécialités (montage, couleur, son, effets) au sein d’un seul et même workflow. C’est ce parcours généraliste qui me permet d’être fidèle à ce logiciel qui, lui aussi, rassemble tous les métiers.

 

Formateur-praticien

Tu as d’ailleurs post-produit l’un de tes propres films sur DaVinci Resolve. Ces allers-retours entre ta pratique de réalisateur et ton rôle de formateur sont-ils essentiels pour toi ?

Omar : C’est primordial. Je dis souvent à mes stagiaires que DaVinci est le logiciel qui a sauvé mon premier long-métrage. Suite à des imprévus de production, j’ai dû reprendre tout le montage de A à Z. Je me suis auto-formé pour migrer le projet de Premiere vers DaVinci. J’ai essuyé les plâtres techniquement : j’ai appris, par exemple, que le XML fonctionne très bien pour l’image, mais qu’il faut impérativement passer par l’AAF pour le son.

Venant du son, je voulais un montage sonore qui soit une vraie démarche artistique, pas juste de l’illustration. J’ai donc tout repris moi-même sur Fairlight. J’ai eu la chance d’avoir le soutien de mon mixeur, Vincent Arnardi, un grand professionnel qui travaille notamment avec Jean-Pierre Jeunet. Il m’a dit une chose très décomplexante : « Omar, utilise le logiciel où tu es le plus à l’aise, on se débrouillera avec les transferts AAF ensuite. » Ce feu vert d’un expert m’a permis de travailler sereinement pendant des mois sur Fairlight, alors même que le montage image n’était pas encore définitif.

C’est précisément cette souplesse que je transmets en formation. DaVinci permet de tout faire au même endroit. En quelques clics, on passe du montage au son ou à Fusion pour des effets spéciaux. J’ai même pu réaliser un pré-étalonnage complet pour dégrossir le travail et permettre à mon étalonneuse, Alexandra Pocquet, de comprendre immédiatement ma direction artistique avant qu’elle ne finalise le film dans un studio de post-production pour le cinéma. Ce sont ces cas réels, ces expériences que je partage avec mes stagiaires pour leur donner une vision concrète du métier.

Quel est le profil des stagiaires qui viennent suivre les formations DaVinci? Retrouves-tu des profils de réalisateurs comme le tien ?

Omar : Les profils sont très hétéroclites. Sur la formation « DaVinci Resolve : le montage », j’accueille souvent des monteurs expérimentés qui travaillent sur Avid ou Premiere depuis vingt ans. Comme j’ai moi-même enseigné Avid, je comprends leurs réflexes et je les aide à traduire leurs habitudes vers la philosophie particulière de DaVinci.

Sur la formation « Post-production complète sur DaVinci Resolve » de dix jours, c’est plus varié : des étalonneurs, des chefs-opérateurs, mais aussi des novices ou des futurs réalisateurs qui cherchent une autonomie totale. C’est là que l’échange devient passionnant.

Ton approche semble très liée à l’histoire du cinéma. Est-ce un aspect qui intéresse les stagiaires, quel que soit leur niveau ?

Omar : Absolument. Mon approche se résume ainsi : la technique au service de l’artistique. Ce qui est intéressant, c’est quand je peux leur partager que j’appartiens à l’une des dernières promos de la Fémis à avoir monté sur des tables Atlas ou CTM en 16 mm et 35 mm, avec une colleuse et du scotch.

Je leur explique que ce que nous faisons aujourd’hui n’est que l’héritage de ces gestes physiques. Le Timecode est l’héritier du Keycode du négatif, et la méthode des « trois points » dans nos logiciels vient directement des bancs de montage analogiques. En comprenant que le « LOG » d’aujourd’hui est une tentative de retrouver la latitude de la pellicule d’hier, les stagiaires ne se contentent plus d’appliquer des recettes, ils comprennent enfin pourquoi ils manipulent le log ou travaillent dans tel espace colorimétrique. Cette perspective historique donne une profondeur concrète à leurs outils numériques.

Le cinéma a connu de nombreuses révolutions, du muet au parlant, de l’argentique au numérique. Comment perçois-tu l’arrivée de l’IA dans ce cycle ?

Omar : Je m’inspire beaucoup de réalisateurs comme James Cameron ou David Fincher, qui sont à la fois d’immenses artistes et de très grands techniciens. Comme le dit Cameron : « Le cinéma est, par essence, un art technologique ». Depuis le cinématographe des frères Lumière aux premiers « FX » de Méliès jusqu’aux caméras et logiciels actuels, nous utilisons des outils de pointe dans un seul but : créer de l’émotion. C’est la définition même de notre métier.

L’IA n’est donc qu’une étape de plus dans ce développement. Est-ce que ce sera un simple outil ou quelque chose de plus radical ? Personne ne le sait encore. Mais ce qui est certain, c’est que l’IA s’installe partout, notamment dans DaVinci Resolve.

Justement, comment intègres-tu ces nouveaux outils automatiques dans les formations ?

Omar : Je pense qu’il faut savoir faire les choses manuellement avant de solliciter l’automatisme. On apprend d’abord à étalonner à « l’œil » (en entraînant son regard), à bien utiliser les instruments tels que l’Oscilloscope ou le Vectorscope, etc. Si je montrais le « bouton magique » tout de suite (qui n’est pas toujours si magique que ça), les stagiaires n’apprendraient jamais la logique profonde de l’image et son rôle dans la narration visuelle.

C’est la même chose pour l’écriture avec ChatGPT : avant de lui demander de l’aide, il faut maîtriser les rudiments de la dramaturgie. C’est parce qu’on est expert dans son domaine que l’outil devient utile ; c’est cette expertise qui permet de savoir quand l’IA propose quelque chose de brillant ou quand elle est totalement à côté. L’outil doit nous assister, pas nous remplacer.